De Sicile en Asie centrale en vélo sacoche
19 Avril 2013
Ca fait un petit moment que je ne donne pas de nouvelles. L'excuse est simple : la liaison satellite de la tente mess a été coupée suite à la pluie, au froid, au relief désavantageux.
Je rattrape donc les 15 jours de retard que j'ai passés avec Aurel avec cet unique billet. Ce post sera donc un peu longuet mais riche en aventures et galères. Pardon pour la qualité des photos, mais la liaison wifi piratée n'est pas des plus rapide (ah oui elle est gratuite donc ne râlons pas). Des liens picassa seront donnés pour les versions en bonne définition.
Tout commence donc à Istanbul. Aurel arrive le 4 avril à l'aéroport. Contrairement au plan initial qui était de se retrouver au nord d'Istanbul (à Saryier = bon plan sacochard pour éviter la mégalopole), je vais l'accueillir avec une pancarte à la sortie de la file internationnale : "Mr Aurel, sacocherie travel agency, WELCOME". Non, on se retrouve facilement, sans pancarte attrape monchu : un gringo arrivant avec un carton énorme (qu'il faudra ensuite planquer derrière un bloc de clim pour le retour) est visible de loin. De suite, on attaque le remontage du matos technique, en plein aéroport, sous l'oeil émerveillé des hotesses. La nuit sera très courte car nous partirons au lever du jour pour traverser une partie d'Istanbul avec un traffic minimun. Direction Eminonü pour une croissière idyllique.
Arrivée à l'aéroport Atatürk
Le départ est donc donné à 6h pour être à l'aise sur la 2x2 voies qui relie l'aéroport au des départs des ferries traversant le Bosphore. Nous avons de la chance, il y a parfois une voie cyclable qui nous sort du traffic (déjà important à cette heure matinale). Nous avons droit à un lever de soleil sur l'entrée du Bosphore, au loin l'Asie que nous rejoindrons en ferry (traversée Eminonü -Anadolu Kavagi)
Nous avons quelques heures d'avance, nous en profitons pour aller voir Ayasofya (que nous confondons avec la Mosquée Bleue...) en passant par hasard par le grand bazar. Aurel découvre donc Istanbul par sa "grande porte".
Quelques tours de manivelles touristiques à Istanbul
Le grand bazar heureusement encore vide
Après avoir visité le Taj Mahal en amoureux il y a 4 ans, nous voilà en seconde lune de miel sur cette croisière sur le Bosphore.
Ca me fait bizarre de retrouver la "civilisation". Pour embarquer, les gens sont pressés (beaucoup de français et allemands), c'est à celui qui aura la meilleure place pour avoir la meilleure vue pour avoir la meilleure photo. J'avais oublié cette agitation consumériste moderne.
Cette traversée va nous permettre d'arriver en Asie au NE d'Istanbul (Anadolu Kavagi) pour attaquer directos les pourcentages indécents de la côte de la mer Noire. Pas d'échauffement, ça attaque de suite par du % pavé...
Croisière sur le Bosphore
Beaucoup de sacochards décrivent cette côte comme extrêmement difficile (côtée ABO dans les topos de cyclards).
C'est un parcours prisé par les cyclos qui se rendent à Trabzon (lieu "magique" pour avoir le visa iranien) mais qui affûte les mollets, fait chanter les rayons de la roue arrière et détend les chaines. En bons montagnards giclards de Bonnette, d'Iseran et de Galibier, on part la fleur au fusil : grosse plaque, petit pignon. Et bien vite, on se retrouve tout à gauche, mon 22x32 est trop juste et Aurel est juste bon en 22x36. Les montées de plus de 10% (c'est la limite sup des panneaux "indicatifs", mettre un autre digit que zéro coûte trop cher) s'enchaînent avec des descentes où il faut malheureusement user de la gomme (là le Mauriennais est furax). Ces montagnes russes usent : le moral, la machine, la santé. Après une vérif avec ridewithgps.com, les pentes max sont de 18%, les étapes de 2800m de déni sur 90 kilomètres (équivalent à un Modane-Briançon par le Galibier). Ce régime amincissant durera une semaine. Je n'ai personnellement jamais sacoché sur un parcours aussi cassant. On se languit des Alpes aux montées régulières et aux descentes roulantes.
Cette difficulté est amplifiée par le fait que je sois malade. Une tourista au mauvais moment (Aurel suivra avec un peu de retard) avec quelques nuits "agitées" m'a littéralement épuisé. Je n'ai plus de réserve, avance par mécanisme et rêve d'un poulet frite que je ne peux naturellement pas manger. Dessus s'ajoute un pb mécanique (cf plus loin).
Aurel a un train d'enfer, moi qui lui mettait la pression, ses mollets sont plus qu'opérationnels.
pourcentages indécents et leur résultat
Malgré toutes ces difficultés, les paysages sont de toute beauté. Les premières portions de la côte (Anadolu Kavagi-Bartin) sont consacrées à la culture de noisetiers (excellent lieu pour le bivouac). Nous apprendrons lors d'une de nos nombreuses invitations que les noisettes partent en Italie. Nous en déduisons, affamés, que c'est pour le Nutella en rêvant à ce bon gras qui pourrait nous être salvateur. En effet, la Turquie est le premier producteur mondial de noisettes (findik en turc, findik power = nutella patator qu'il nous faudrait).
La seconde partie de la côte (Amasra - Sinop) est plus sauvage, beaucoup plus sauvage...
Les côtes sont tellement escarpées qu'aucune agriculture n'est possible.
Les gens vivotent d'élevage, de pêche (quelques petits ports) et de tourisme.
La forêt est dense et plonge directement dans la mer. Cette "jungle" est donc naturellement un lieu de prédiction pour...
... les ours, les loups et les tiques.
Pour les ours, nous sommes gentillement mis en garde par l'armée. Aurel est sceptique mais après une rapide recherche, il y a bien eu des attaques dans la région.
Pour les loups, il me semble que les hurlements la nuit ne ressemblent pas à une partie de rigolade canidée. Après une rapide recherche, effectivement la zone est bien peuplée par des loups gris d'Asie (je répète les paroles du pro qui n'est plus sceptique).
Enfin pour les tiques, une première affiche dans un petit bled nous met en garde (mais on ne comprend que le "dikkat"). Après une rapide recherche (toujours merci à la liaison satellite), la zone est infestée de tiques vecteur de la fièvre hémoragique de Congo-Crimée. En 2006, il y a eu une petite panique (des centaines de morts) et depuis la prévention est très présente dans les zones rurales de la côte. Nous avons eu droit à déménager un bivouac (un remake du Puy en Velay mais sans le gigot) car Aurel a commencé à se faire attaquer. Du coup, on change nos lieux de repos pour des zones plus confortables :
- jardin public avec sol en gros gravier drainant.
- WC abandonné transformé en 3 pièces.
- école abandonnée avec coin table et néons opérationels.
- "Otel" pour l'élite de la sacocherie avec couverture chauffante électrique.
Dernier plan galère sur cette côte, je casse le corps de ma roue libre. C'est ce qu'on appelle une bonne journée loose. Ce mardi 9 avril, casse mécanique, puis problème de réchaud puis début d'une nuit à courir dehors (c'était bien sûr après le déménagement dû aux tiques).
Cet ennui mécanique nous force donc à nous arrêter à Amasra, petit port touristique. Juste avant ce village je trouve un "bisiklet magazi" qui arrive à me resserrer mon moyeu.
J'avais la roue qui touchait le cadre depuis 50km et j'étais persuadé que mon moyeu arrière était desserré. Ce moment a été pour moi un grand moment de solitude et une leçon de mécanique old school.
Ici le fouet à chaine est remplacé par l'étau (au mieux par une multiprise). Ca tombe bien j'étais un peu juste en développement, 2/3 dents en moins et je serai plus large dans les montées. Ma cassette 8 vitesses fait fureur, le haut de gamme est ici du 7 vitesses (heureusement qu'il n'ont pas vu l'avant gardisme d'Aurel monté en 10 vitesses). On arrive à démonter en lui indiquant les outils non dévastateurs.
Et bim les billes qui partent au fond de l'atelier. Yok (pas, aucun en turc) problem. Euh.... On démonte un moyeu de récup, graisse le tout (attention la graisse est mélangée avec un peu de limaille car on profite du voisin qui meule à côté). Bref, de la mécanique de clic clic à la turque. Je reprends tout de même espoir et j'ouvre tout de même les yeux sur les montures un peu étranges qui y sont bricolées. Regardez bien les adaptations de moteurs thermiques sur les biclous. C'est dommage car ici l'essence est si chère (2€/L) mais la bidouille est vraiment belle.
Cette réparation n'a bien sûr pas tenu 10 km et après un démontage à la pension, je me rends compte que c'est une portée de roulement qui a cassé. Après un coup de fil au mécano Scott pour savoir quoi changer, je repars en ville chercher un corps de roue libre. Dans le bus, je n'y crois pas et commence à trouver d'autres plans de backup...J'en trouve un par chance à 37$ après un petit tour de scooter à fond les ballons, une roue dans une main et l'autre pour tenir le casque que je n'ai pas.
admiration et moment de solitude dans un bisiklet magazi
Enfin il est nécessaire de faire l'éloge de l'hospitalité, de la gentilesse et de l'aide naturelle que nous offrent quotidiennement les Turcs. Que ce soit en ville, paumé, pour trouver un magasin, au sommet d'une montée, dans un squat improvisé : il y a toujours quelqu'un de bienveillant, d'accueillant nous offrant un çay, du gateau, des findiks... Nous sommes souvent questionnés pour savoir d'où nous venons et où nous allons. Et grâce au peu de vocabulaire appris, nous arrivons à nous faire comprendre surtout quand il s'agit d'expliquer le rôle du bâton à chien qui provoque souvent l'hilarité.
Nous sommes arrivés à Samsun avant hier après 2 jours de pluie et un bivouac bien arrosé. Il faisait froid.
Aurel est reparti à Istanbul en bus pour prendre l'avion demain matin.
Ce bout de chemin ensemble n'a pas été des plus faciles à cause des divers problèmes. J'espère que ça restera tout de même un bon souvenir.
Les photos sont dispos ici :https://goo.gl/photos/pncsQVdzsNf9FgFY8
Moi je vais continuer ma route en direction de l'Iran. Je dois faire mon visa à Trabzon. C'est normalement le seul consulat de la République Islamique d'Iran à délivrer un visa dans la journée. La procédure générale (à Paris, Ankara, Istanbul) est : prise d'empreintes digitales, recherche sur la personne et délivrance (ou non) du visa de 1 à 4 semaines plus tard. Mais depuis début avril, ce filon s'est tari. Les sacochards me devançant ont tous échoué lors de l'obtention du sésame. Est-ce à cause des élections qui approchent impliquant un contrôle plus sévère des migrants ?
J'avais préparé un premier plan de backup passant par la Géorgie et l'Azerbaidjan pour arriver en Asie centrale après avoir traverser la Caspienne. La traversée maritime Baku-Aktau est très aléatoire (un bateau par semaine ou tous les 15j ou tous les mois, ça dépend du vent et du fret routier remplissant le bateau). L'obtention du visa azeri n'est pas facile (lettre d'invitation, preuve qu'on ne reste pas dans le pays, résa hotel ; ie le kit complet d'un pays bien "ouvert"). Il faut ensuite avoir aussi le visa kazakh, le tout pour traverser une partie de désert en train (impossible en vélo) pour revenir en Ouzbékistan. J'ai un peu préparé ce plan sans trop y croire, trop optimiste sur Trabzon. Les Lyonnais de http://www.passelegrandplateau.fr choississent cette option.
Il existe une solution de facilité : un Tbilissi-Tachkent en avion. Mais je ne prendrai pas l'avion pour avancer, déjà que j'essaye en vain de trouver un retour par moyens justes.
Mon second plan est un retour intégral en vélo. Je pousserai jusque dans le Caucase pour ensuite traverser la mer noire en bateau afin de revenir en Bulgarie. Je traverserai les Balkans que j'ai loupé à l'aller, en profiterai pour voir ma famille en Slovénie, enchaînerai sur les Dolomites et finirai la traversée des Alpes pour arriver pil poil au début de la saison de la première poudre au Mont Cenis.
J'ai 350 bornes sous le soleil pour réfléchir à tout ça et ma décision sera prise dans 4-5j à Trabzon.